1. Quels livres ont marqué ton enfance ?
Panpan le lapin blanc, dans la célèbre Bibliothèque rose, et La rose de Dawhood, que ma grand-mère m’avait offert un jour de marché, sont les deux premiers livres que j’ai lus seule d’un bout à l’autre. Après, en 6ème, il y a eu La gloire de mon père, Le petit chose, Les trois mousquetaires. Tous les livres du Sourire qui mord, notamment Qui pleure ? et La manginoire d’Anne Bozelec et Christian Bruel, Quatre milliards de visages, de Peter Spier, qui s’intitule maintenant Six milliards de visages ont marqué ma prime enfance.
2. Etais-tu déjà inscrite à une bibliothèque ?
Mes grands parents m’ont inscrite dans une bibliothèque assez tôt, à Toul. En plus, chaque mercredi avant d’aller au conservatoire, vers le cm2, j’attendais environ 30 min à la bibliothèque municipale de Nancy. Je lisais essentiellement des BD, Tintin, Boule et Bill.
3. Comment étais-tu, enfant ?
Capricieuse, coléreuse, déterminée, un peu comme ma fille maintenant. Très appliquée, déjà un côté très perfectionniste qui n’a pas beaucoup évolué.
4. Comment s’est passée ta scolarité ?
Très bien, j’aimais bien l’école et j’ai eu la chance d’avoir beaucoup de bons professeurs, tant sur le plan pédagogique qu’humain.
5. Quelle formation as-tu suivie ?
Comme j’étais bonne en maths, on ne m’a pas laissé le choix et j’ai fais une Première S. J’ai eu beau sécher mes cours de physique, c’est contrainte et forcée, que j’ai dû mettre Terminale C dans mon bulletin d’orientation. Heureusement, mon prof de physique s’est opposé à mon passage – je le remercie – et j’ai pu faire une Terminale A1 comme je le voulais depuis le début.
Après j’ai fait un an de prépa à l’Ecole des Chartes à Strasbourg, puis l’IUT Métiers du Livre à Nancy, et avant même de terminer une licence IUP Métiers du Livre à Toulouse, j’ai eu le concours de bibliothécaire adjointe spécialisée (fonction publique d’état).
6. Comment est née ta vocation de bibliothécaire ?
J’ai toujours aimé les livres, pas forcément lire, mais le livre en tant qu’objet. J’adorais fouiller dans les vieux livres et cahiers de mon père. J’adorais faire des exposés en cours, rechercher dans des encyclopédies. Au collège, ma prof de latin m’a un peu aiguillée vers cette voie et m’a parlé de l’Ecole des Chartes. Cette curiosité intellectuelle ne s’est jamais démentie, au contraire, et m’aide à avancer dans mon métier.
7. Comment résumerais-tu l’évolution du livre pour enfant ?
Quand j’étais jeune, il n’y avait pas énormément de choix au niveau de la production éditoriale. C’était essentiellement ce qu’on appelle maintenant du grand public, du commercial, avec quelques pépites de temps en temps (confère les livres du Sourire qui mord). Maintenant, comme on considère le public jeune avec la même importance que le public adulte, de la même façon qu’il y a une rentrée littéraire au niveau adulte, il y a une rentrée littéraire au niveau jeunesse.
Avant, Quatre milliards de visages était novateur; maintenant, c’est ce qu’on attend d’un livre jeunesse normal.
L’offre est plus diversifiée et le niveau de qualité est plus exigent.
Cela crée une dichotimie entre le livre commercial grand public largement distribué et le livre conceptuellement plus travaillé. Il y a toujours des entre-deux, mais bon…
Vive les auteurs qui ont ce côté provoquant, innovateur, iconoclaste, qui fait avancer la littérature de jeunesse en évitant toute complaisance.
8. En quoi la bibliothécaire d’aujourd’hui est-elle différente de celle d’hier ?
La première bibliothèque spécialisée jeunesse sur Paris, d’ailleurs créée sur des fonds américains, est née en 1924. A cette époque, les bibliothécaires n’avaient pas encore le service dit d’office. Elles lisaient tous les livres pour la jeunesse à la librairie de l’Odéon, ce qui est maintenant mission impossible. De nos jours la veille est plus importante, voire indispensable. Il faut aussi prendre en compte la formation du futur lecteur et préparer ainsi son autonomie dans ses pratiques de lecture. S’ajoute à cela la dimension sociale de la bibliothèque et les nécessaires animations à mettre en place. Une politique de services est aujourd’hui indispensable à toute médiathèque…
9. Quelles sont tes références dans le choix des livres ?
J’ai plutôt tendance à aller voir ce que font les petits éditeurs. J’aime aussi suivre des grands noms de l’illustration pour la jeunesse, dans leur évolution ou leur constance.
Je consulte régulièrement le site Ricochet et d’autres sites spécialisés (comme celui de Citrouille), je regarde aussi les pages d’accueil des librairies en lignes comme Amazone ou Alapage, les catalogues de nouveautés Fnac, les sélections thématiques du Hall du Livre à Nancy, Citrouille et les sélections des Prix Sorcières, La Revue des Livres pour Enfants, je jette aussi un œil sur ce que la liste de l’Education Nationale trouve digne d’intérêt, ou Petit Page quand il sort…
10. A quoi bon lire ?
A se forger un imaginaire personnel, à former sa propre subjectivité, sa propre identité littéraire. Pour être libre face à l’histoire, libre face à des choix, ce qui peut aider dans des décisions à prendre. C’est une autre forme de divertissement, qui nécessite peut-être plus d’effort à la base, mais qui est satisfaisante de manière plus globale ; on en ressort plus nourri qu’en regardant un film. A la fin d’un livre, on est plus rassasié, et souvent grandi.
11. Comment faire lire les enfants qui boudent les livres ?
Les enfants qui boudent les livres n’ont peut-être pas encore fait la bonne rencontre avec le bon livre, tout simplement. Il faudrait diversifier les angles d’approche, même si c’est un Martine qui leur ouvre l’accès aux livres. Ensuite, à nous de susciter leur curiosité et de leur montrer autre chose.
12. Le public t’étonne-t-il ?
Oui ! Dans son choix de lectures.
13. Quelles bonnes idées as-tu glanées dans d’autres bibliothèques ?
Dans le Val d’Oise, le Conseil Général sélectionne un livre et l’offre à tous les nouveaux-nés, les bibliographies et sélections thématiques, et les Voyages-Lecture d’après Livralire. Mais aussi un accueil convivial et chaleureux, tant par le biais du personnel que par celui de l’aménagement du lieu.
14. Qu’est-ce qui te passionne le plus dans ton métier ?
On n’a jamais fait le tour d’une question. Le partage des connaissances. Conseiller un livre à un enfant et avoir son sourire en retour. Notre métier n’est pas reconnu, mais certains en voient l’utilité, on sert à quelque chose.
15. Rencontres-tu des difficultés à exercer ton métier ?
Ne plus arriver à faire la part des choses entre vie familiale et vie professionnelle : quand je lisais des livres à mes enfants, j’avais en tête une espèce de grille d’analyse. Je ne savais plus si je leur faisais la lecture par plaisir ou par devoir. Depuis, j’ai pris du recul.
Un autre problème : l’image de marque peu flatteuse du métier de bibliothécaire jeunesse auprès du grand public, on lit des livres toute la journée, et en plus ils sont destinés aux enfants… Bref, c’est cool et facile ! En fait, il n’en est rien !!
Aujourd’hui, je travaille sur les fonds iconographiques d’une section Patrimoine, c’est passionnant et finalement pas si éloigné de mon travail en jeunesse : les techniques sont toujours les mêmes (catalogage, indexation…) et la lecture de l’image, qu’il s’agisse d’illustration pour enfants ou de gravures anciennes, est toujours aussi passionnante.
16. Qu’est-ce que ton expérience t’a appris ?
Qu’on ne peut jamais faire le tour d’un domaine, même si on y met beaucoup d’ardeur.
Qu’il y a une différence entre la personne et ce qu’il produit. Je n’ai pas toujours été agréablement surprise par les rencontres avec des auteurs. Mais je ne donnerai pas de noms ! Par contre, j’ai adoré la rencontre avec Susie Morgenstern, très marquante. Paris Alibi, New York Alibi ont marqué le début de mes années collège.
Malgré sa notoriété imposante, la reconnaissance qu’elle a au niveau professionnel et grand public, elle est resté très simple, très abordable, très ouverte, infiniment sensible. Elle répond spontanément. Elle est exceptionnelle. La générosité qu’elle offre dans ses livres, on trouve la même chez elle. C’est rassurant, la littérarature jeunesse n’est pas aussi peopolisée que la littérature adulte !
17. As-tu une anecdote croustillante ?
Un enfant vient pour la première fois à la médiathèque, dans la section jeunesse. Tout excité, ill manifeste son contentement d’être là par de grands cris et de grands bruits. Sa mère lui dit sans arrêt : « Chut ! Chut ! ». L’enfant lui répond en criant : « Pourquoi, y a quelqu’un qui dort ? ». Bon, une autre.
La première fois que j’ai fait venir une auteure-illustratrice jeunesse, c’était Christelle Propuech pour Yapa le petit aborigène. Elle venait de recevoir le Prix Sorcière en documentaire. J’avais préparé sa venue à Metz uniquement par entretiens téléphoniques. Je suis allé la chercher à la gare. On a mis un certain temps à se reconnaître. Après, elle m’a dit : « De s’être parlé uniquement au téléphone, je ne m’attendais pas du tout à quelqu’un comme toi, je pensais que ce serait une madame ». Voilà, j’étais pas une madame.
18. Quels sont tes auteurs, tes illustrateurs ou tes livres préférés ?
Susie Morgenstern est à part. Côté illustrateurs, Peter Sis pour son trait précis proche de la gravure, ses illustrations incroyablement fouillées, François Place, Marc Boutavant, Benjamin Chaud, Martine Delerm, Dominique Falda, Nathalie Choux. Côté auteurs, j’aime beaucoup Elisabeth Brami qui écrit des textes magnifiques, Philippe Lechermeyer, le duo icônoclaste Pittau et Gervais, Antonin Louchard, Pacovsca qui est géniale et pleine d’énergie, et plein d’autres…
19. A part ça, tu fais quoi ?
Je fais beaucoup de danse. Je suis très engagée dans la vie de l’ABF. Je m’occupe le plus possible de mes enfants, peut-être même trop à leur goût. J’aime bien bricoler avec eux. Et depuis peu, je me suis engagée dans la vie de ma commune. Et j’ai un peu de mal à trouver le temps de tout faire. J’admire la civilisation japonaise, la phiosophie zen, parce que moi, je n’arrive pas à l’être !
20. Quel autre métier aurais-tu voulu faire ?
Danseuse.
21. Quel est ton super pouvoir ?
J’arrive à décrocher des éclats de rire à mes enfants, même quand ils font la tête.
Mais j’aimerais avoir le don d’ubiquité, et avoir une mémoire sans fond.
22. Remplace ta tête par autre chose.
Un miroir. Pour mieux cerner les autres.
23. Tu connais une bonne adresse ?
Oui, un cours de Yoga, dans l’école maternelle d’Ancy-sur-Moselle… Des chambres d’hôtes ou gîtes en Alsace et dans les Vosges (notamment une pension près des lacs de Neuweheir), des bonnes adresses de vignerons en Alsace et en Moselle, et du fromage excellent à la ferme de la Souleuvre près de Prény…
24. Qu’est-ce que tu fais ce soir ?
Je vais faire de la danse en baudrier. Je vais m’envoler dans les airs… et non pas m’envoyer en l’air (rires).




J’en profite pour saluer Anne et sa belle énergie. Et ce qui fait chaud quand on rentre dans une section jeunesse : des bibliothécaires attentifs, passionnés, concernés et qui savent qu’aimer lire c’est aussi, comme Anne le dit très bien, rencontrer un livre. Pas d’obligation, juste l’envie de partager et d’accepter que l’enfant aime, ou non. Et quand on rencontre des bibliothécaires comme Anne, c’est obligé, on tombe fou-de-livres !!