
AURORA 2
L’orbite des Titans éjecte son œil noir.
Soudain le monde entier ne peut plus rien y voir
Et redoute une nuit pour toujours aveuglante.
L’ivoire fossile des épaisses ténèbres
A perdu son éclat qui annonçait le jour.
La fille qui courait devant notre soleil
Aurait-elle été enlevée ?
Aurora tourne en rond depuis les premiers temps.
Aurora surgit de l’entaille de la nuit.
Mais sa flamme vacille et aussitôt s’éteint,
Puis se rallume sous ma couette
Au lieu de rejoindre les grands cercles célestes.
L’incendie embrassé dans un profond vertige
Explose et se pâme sous nos palpitations.
Nos vapeurs aux pourpres pâleurs
Font bouillir la rosée au cœur des sexes des fleurs.
Aurora lèvera encore ses bras roses
Pour étirer son corps le long des horizons
Et m’enlacer au fond d’un lit.
Nos rendez-vous sont pris pour des matins ravis.
Avril 2000
AURORA 1
L’albâtre de ta voix éclaté en faisceaux,
Dans la blancheur spectrale irradiant de tes os,
Laisse sous ma paupière un éclair éphémère,
Un éclat de pierre qui ne sait qu’il éclaire.
Flash polaire en mon cœur, tu allumes ma nuit
Aux fluorescentes peurs affolant minuit.
Flash polaire en ma vie, dis moi quand même
Que tu ne partiras plus, que tu…
Malgré ma larme rougie à ce rêve,
Malgré tout mon cri, le soleil se lève.
Le soleil s’est levé sur ciel d’ébène.
Je laisse à l’Univers le temps de faire un tour.
Cette lueur d’espoir, je l’attendrai encore.
Le soleil dans les yeux après l’aurore,
C’est l’horreur de la lumière du jour
Et ce sont les ténèbres qui reviennent.
Avril 2000
DE L’EST
La Moselle est profonde et coule
Et fait briller la ville au fond de tes pupilles,
Met chaque jour un peu de vase en tes yeux verts
Comme de jeunes mirabelles
Pour la liqueur. Je ne sais pas comment,
Mais la Moselle un jour cessera de couler.
Je le sais, je le lis dans tes yeux.
Tu ne mérites pas la douleur de la terre,
De houille de fer de feu de rouille d’enfer.
Tu oublieras l’acier des pluies,
Les cailloux qui ont fait sauter tes dents
De lait. Tu oublieras les poings serrés, les rats.
Que notre malheur reste ici.
Nous partirons où tu ne pourras plus pleurer.
Nous irons nous coucher du côté des étoiles
Et nous lèverons plus à l’Est,
Dans la soie au rose d’une autre nuit
Où glissent les bombyx sous nos yeux envolés.
Comment quitter nos pieds sous terre ?
Combien de temps encor nous faudra-t-il porter
Ce paysage en nous comme malédiction ?
Ce paysage au ciel de puits
Qui creuse en notre âme une mine noire
Qui a le même espoir de traverser le monde.
Février 2000
ÉVANESCENCE
Opalescence d’infortune,
Tu es la plainte de la lune
Dans l’intimité de la nuit
Où tes pâleurs perdent leur vie.
Ni tes fantômes agonis
Et ni ce ciel qui te maudit
Ne perdent le poids de l’enclume
En ta peau froide d’amertume.
Les larmes de tes yeux d’orties
Aux éperons de l’ancolie
Coulent en pierres torrentielles.
Triste lumière d’eau de sel,
Tu renonceras au soleil.
Je suis venu noircir tes jours.
Janvier 2000
BIJOUX ENAMOURÉS
Bijoux énamourés au velours de ta peau,
Laves du Paradis sans flamme ni lumière
Qui brillent dans tes yeux irisés de faisceaux,
Ta peine a la parure aux étoiles de pierre,
Couronnes bracelets boucles bagues anneaux,
Soleils fins que préfère à tout ton lamento.
Au-dessus des globes, par-delà l’univers
Bleu saphir, se trouvent les sphères de tes maux.
Du zénith au nadir, tu files les éclairs.
Pluies d’améthystes qu’engloutissent les flots,
Les sanglots dans ta chair, comme l’eau dans la terre,
Laissent un mystère aux tremblements du tonnerre.
La fièvre du rubis aux lèvres de l’ulcère
Nous promet encore des diamants lacrymaux,
Ornements d’entrelacs nés des rives amères,
Précieuses misères, matière du chaos,
Perles des océans descendant des paupières,
Bijoux énamourés au velours de ta peau.
Janvier 2000
PARESSE A ONZE HEURES
Les monstres tout autour ont une odeur de chlore,
Ont la peau de la nuit ont des yeux de fluor.
Ils ne savent pas l’heure et sont là par hasard.
Ma chambre de sommeil soudain se décolore.
Ils s’accrochent aux draps, ils suçotent mes pores,
Mordent le matelas, prennent un air hagard.
Ils dégringolent tous du haut plafond noirci.
Et aux murs se cassent crocs et griffes épaisses,
En faisant plein de trous dans la tapisserie.
Les cauchemars de ma longue nuit disparaissent.
Ils s’envolent avec le petit cliquetis
Des ailes en métal et des pattes sans graisse
Et s’écrasent sans bruit sur le plafond noirci.
Les insectes de ma longue nuit disparaissent.
Dès que tu apparais, toi que la nuit ignore,
Clarté du réconfort, lumière sans retard.
Dès que tu apparais, toi qui n’a jamais tort.
Pour me dire, de ton regard de jade et d’or,
Que ce matin commence encore bien trop tard.
Et tu me laisses seul parmi les monstres morts.
Septembre 1999
ÉTREINTE TERMINALE
Adossée à notre ombre assemblée aux pochoirs des lumières de la gare,
Adossée à la masse sombre de nos silhouettes mêlées sur un mur pelé,
Tu serres dans tes bras les minutes laissées par les aiguilles de la lune,
Tu laisses ton visage chauffé se blottir sous les poutres de la nuit.
Je m’enfonce tout entier dans le bruit de nos regards arrêtés.
Je me plonge sous la lenteur secrète de nos paupières abattues.
Nos pensées nous brûlent sous les bourrasques de nos souffles renversés.
Nos voix consumées retournent les battements de nos veines.
Et peu à peu le mur nous engloutit avec nos caresses aveuglées.
Et peu à peu notre ombre nous avale avec nos lèvres saisies.
Novembre 1998
CHAMBRE D’OUTRE-VIE
Ta larme inconsolée
Roule au creux de ton cou.
Il n’a jamais été trop tôt
Pour notre amour et ses tourments.
De baiser en sanglot,
Je t’aime tout le temps.
Tu es mon ombre désirée
Qui de mon cœur ne se découd.
Entre des murs pelant de peur,
Avec nos rêves haletants,
Nous allons décroissant
En doubles de malheur.
De nous le drap joué
Jamais ne se décloue.
Nous battrons le pouls de nos nuits
Sous le plafond du long ennui.
Quand nous aurons vécu
Que saurons-nous de plus ?
Février 1997
AU DÉTOUR D’UN DÉPART
Et nous nous endormons en refermant nos mains
Sur les rêves simples d’un plafond sans lumière.
Voluptueusement notre aveugle chimère
Nous suce les lèvres et caresse nos reins.
Et nous nous endormons en refermant nos mains.
Et si la déraison découpait nos paupières ?
Et si notre décor pourrissait incertain ?
Que notre œil brouillé rend le silence malsain.
Sous notre ciel tombal, les larmes sont amères.
Et la déraison nous découpe les paupières ?
La joue rouge au sel, le sexe décousu,
Et nous nous abîmons en regardant derrière.
Qui es-tu toi qui pars sous la nuit grimacière,
vers un monde perdu, familier inconnu,
La joue rouge au sel, le sexe décousu ?
Reviens et notre amour est un vœu démonté.
Pouvons-nous vivre ailleurs que sous l’azur bancal ?
Sous les battements lourds de pluie arsenicale,
La porte s’est tue et notre cœur a tremblé.
Reviens et notre amour est un vœu démonté.
Et que tombent nos dents sous le baiser nuptial.
Nous mordrons dans la lune un serment consolé.
Aux heures banales, bonheur rafistolé,
Nous marchons sur les pas de notre ombre idéale.
Et que tombent nos dents sous le baiser nuptial.
Octobre 1996
NOTRE FINITUDE
Entre notre courage et notre désespoir,
Entre nos crimes et nos tristes servitudes,
A chaque pulsation de notre provisoire
Artère s’élabore notre finitude.
Atrides, c’est encor hier que nous mourrons.
Entre nos rires et nos plaintes invariables,
Notre jeune saison et l’hiver faiblissant,
- Pourtant l’infini est-il souvent périssable ? -
Nous portons notre mort en nous à chaque instant.
Atrides, c’est encor hier que nous mourrons.
Nous devinons, devant ce rythme décroissant,
Ce frémir de mourir qui hante, nous accable,
Que nos carcasses craquent à tout tremblement
De l’âme et de son corps, à nos larmes semblable.
Atrides, c’est encor hier que nous mourrons.
Nous partageons toujours ce malheur trop fécond,
Mortels ensemencés d’une sombre inquiétude.
Et nous portons au cœur, tous, le fatal suçon
De l’éternelle mort qui de nos sangs exsude.
Atrides, c’est encor hier que nous mourrons.
A Colone ou ailleurs, notre vie se dénude.
Nos nuits troublent nos jours et leurs croassements
Crèvent nos yeux noircis par notre solitude.
Notre ventre sonore est un cri permanent.
Atrides, c’est encor hier que nous mourrons.
Notre vie se déchausse à Colone ou ailleurs.
Nos plaies coulent des pleurs, nos rires sont tessons.
Il burine nos os, l’implacable malheur.
Mais malgré nos efforts, jamais ne pourrissons.
O frères, c’est encor hier que nous mourrons.
Juillet 1995
DÉMENCE
Tu es encore chaude et tu gis près de moi.
Dormons enfin heureux dans le lit d’autrefois.
Ensemble engluons-nous dans l’étang du néant,
Egarés hors du temps impudents au tourment.
Juin 1994
NÉCROPOLE OCÉANE
Les plages sont de longs et tristes cimetières
Troués par des tombes creusées pour leurs otages
Aux corps tout émaillés de nacre et de calcaire,
Enterrement marin d’un ténébreux voyage.
Notre amour est monté des océans d’orage
Et se rend démonté à la terre dernière.
Viennent s’échouer des peuples de coquillages,
Guerriers offrant leurs inutiles armures
Au musculeux désert fumant de moisissures,
Enterrement marin d’un ténébreux voyage.
L’encre des abysses laisse des tatouages
A nos souvenirs bleus comme des meurtrissures.
Les plages sont de longs et tristes cimetières
Exposant leur affreux charnier de pourriture
Sous la grimace de la lune funéraire,
Les vieux cadavres sont leur seule nourriture.
Se dévident dans l’eau dans un épais murmure
Notre corail sanglant, notre cœur, nos viscères.
Les vagues exsangues, leurs pâles chevelures,
Amassent, mâchent, les carcasses des naufrages
Sur les lèvres noires des macabres rivages,
Les vieux cadavres sont leur seule nourriture.
Notre amour soignera ses obscures blessures.
Notre amour est monté des océans d’orages.
Août 1993
AMOUR POSTHUME
Alors qu’une lune s’allume dans la brume,
Un grondement meurt dans la conque vermillon
Pleurant son râle sous la bave de l’écume
Qui glisse silencieuse au fond de mes poumons.
Le sang noirâtre de la Mort s’écoule et fume
Dans les veines chaudes du funèbre Achéron.
Un lourd soupir d’amour inconsolé parfume
Le linceul étreignant mon lit de goémon.
Reverrais-je tes yeux donner vie à ma mort ?
Reverrais-je une nuit le marbre de ton corps
A mes tourments périr dans le creux de mes bras ?
Le poison de tes doux baisers me laisse encore
Sur la lèvre un parfum d’amour et de trépas.
Mes yeux s’ouvrent aux chants monotones des glas.
Février 1993
LE DERNIER LABYRINTHE
Sous le poids déchiffré de nos lointaines thrènes,
Le soleil calciné s’écroulera dans l’ombre.
Construisons nos tombeaux en gémissant sans peine
Dans un dédale obscur au fond de la pénombre.
La lumière viendra d’un immense feu noir
S’étirant à travers un ciel rouge et obscène.
Notre tombe sera couverte de miroirs
Où nous chercherons les reflets d’une géhenne.
Sortiront des cloisons et troueront les plafonds
De ce décor baroque aux funèbres splendeurs
Tous les monstres perdus au membre débaucheur.
Nous accoucherons de mille mutants féconds
Et nous exciterons les nouveaux arrivants
Par des aboiements sourds et de divins ahans.
Septembre 1992
WAGON 38
Derniers baisers d’adieu
À travers une glace.
Nos longs regards pluvieux
Se sont dissolus dans l’espace.
Le train a avancé
Traînant l’ombre que j’aime
Sur le rebord du quai.
Se quittent nos visages blêmes
Sans voix s’en vont les rails,
M’arrachant les entrailles.
Ces rails qui, sûrement,
Vont voyager à mes côtés,
Étirant mes mornes pensées
Comme une toile d’araignée
Effilée par le vent.
Août 1992

